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Comment garder son intuition aiguisée à l'ère de l'IA (ou pourquoi je me remets les mains dans le cambouis)

  • Photo du rédacteur: Maxime Gaudreau
    Maxime Gaudreau
  • 3 juil.
  • 7 min de lecture

L'intuition n'est pas un don mystérieux : c'est de la reconnaissance de patterns, bâtie par des années d'expérience et entretenue par des boucles de feedback. Quand le monde se met à changer plus vite que nos boucles, elle s'érode en silence. Voici comment j'ai constaté l'érosion de la mienne face à l'intelligence artificielle, ce que la recherche dit de ce phénomène, et la méthode que j'utilise pour la réaiguiser. Spoiler : ça implique de se salir les mains.


Le jour où j'ai arrêté de me fier à mon instinct


Il y a environ deux ans, j'ai remarqué quelque chose d'inconfortable. Quand on me demandait mon avis sur les impacts de l'IA sur les organisations, sur nos vies personnelles, sur les équilibres sociaux et géopolitiques, mes réponses sortaient moins vite. Moins nettes. Mon intuition, celle sur laquelle je m'appuie comme coach exécutif, conférencier et facilitateur depuis des années, n'était plus aussi aiguisée sur ce terrain-là.


Pour quelqu'un qui a passé vingt ans en technologie et marketing numérique avant de se consacrer à l'humain, c'était un constat humiliant. Et précieux. Parce qu'admettre qu'on ne comprend plus ce qui se passe, c'est le premier geste qui permet de recommencer à comprendre.


Mais avant de raconter ce que j'ai fait de ce constat, il faut s'entendre sur ce qu'est l'intuition, parce qu'on lui prête des pouvoirs qu'elle n'a pas.


Qu'est-ce que l'intuition, au juste ?


L'intuition est la capacité de reconnaître instantanément un pattern déjà rencontré, sans passer par un raisonnement conscient. Le psychologue Gary Klein l'a montré chez les pompiers et les infirmières : leur « sixième sens » est en réalité une bibliothèque de situations vécues, consultée en une fraction de seconde. Rien de magique. De l'expérience compressée.


Mais l'intuition a des conditions de validité. Dans un article devenu classique, « Conditions for Intuitive Expertise: A Failure to Disagree » (American Psychologist, 2009), Daniel Kahneman et Gary Klein, deux chercheurs qui partaient de positions opposées, s'entendent sur deux critères. L'intuition n'est fiable que si, un, l'environnement est suffisamment régulier pour offrir des patterns stables, et deux, la personne a eu une pratique prolongée avec du feedback rapide et clair.


Retenez ces deux conditions, parce qu'elles expliquent exactement ce qui nous arrive collectivement en ce moment.


Pourquoi l'IA érode-t-elle notre intuition ?


L'intelligence artificielle attaque les deux conditions de Kahneman et Klein en même temps. D'abord, la régularité de l'environnement : les règles du jeu changent à un rythme qui rend nos patterns périmés avant qu'on ait fini de les consolider. Ce que je croyais savoir sur « ce que la technologie peut faire » en 2022 était déjà faux en 2023. Ensuite, les boucles de feedback : la majorité des gestionnaires consomment l'IA à travers des couches d'abstraction (des démos, des articles, des outils clé en main) sans jamais toucher la matière. Pas de contact direct, pas de feedback, pas d'intuition.


Et le phénomène est massif. Selon l'enquête NETendances 2025 de l'Académie de la transformation numérique de l'Université Laval, 52 % des internautes québécois avaient utilisé un outil d'IA générative en octobre 2025, contre 33 % un an plus tôt. Une adoption qui double presque en un an, c'est précisément le genre d'environnement irrégulier où l'intuition d'hier devient un piège.


Le résultat, je l'observe chez des dirigeants brillants : une érosion de la compréhension systémique. On sent qu'on perd le fil, mais le rôle exige d'avoir l'air de le tenir. C'est là que ça devient un enjeu de leadership, pas de technologie. Parce que la sortie de ce piège commence par une phrase que peu de leaders osent dire à voix haute : « je ne comprends plus ce qui se passe, et je vais aller voir. »


Ma méthode : descendre jusqu'aux racines de l'arbre


J'ai toujours appris de la même façon : en descendant toutes les couches d'un système jusqu'aux racines les plus minuscules, puis en remontant, une couche à la fois, jusqu'aux feuilles et aux fruits. C'est une méthode de généraliste. Je ne cherche pas à devenir expert de chaque couche ; je cherche à tracer une ligne continue d'expérimentation du bas vers le haut, pour que l'ensemble s'imprime dans mon corps. Que ça devienne un muscle.


Ça a commencé jeune. Quand je recopiais des programmes trouvés dans des magazines sur mon ordinateur Commodore VIC-20, je développais sans le savoir une compréhension intime de la machine. Adolescent, je passais mes soirées sur les BBS, ces babillards électroniques d'avant Internet où on se connectait directement par modem à l'ordinateur de quelqu'un d'autre. Je me sentais comme un explorateur qui découvre un nouveau continent. Mes amis et moi avions déjà une intuition étonnamment juste de ce que le réseau allait devenir. Mais je dois rester honnête : personne, pas même les esprits les plus brillants avec qui j'ai étudié en génie, dont certains ont même fait leur doctorat en intelligence artificielle, n'avait anticipé la vitesse actuelle. L'intuition donne une direction, rarement un calendrier.


À chaque vague suivante, Internet, Linux, le logiciel libre, les média sociaux, j'ai refait le même geste : plonger, toucher, reconstruire ma compréhension couche par couche. Puis, il y a une bonne dizaine d'années, j'ai déplacé ce geste vers l'humain, le coaching et la facilitation (j'ai raconté ce virage ailleurs). Et depuis 2023, l'arrivée de l'IA générative a ravivé la flamme technique. Ce qui me frappe le plus, c'est le niveau d'énergie que je ressens : le même émerveillement qu'à douze ans devant un monde cybernétique en construction. Quand une technologie vous redonne vos douze ans, c'est un signal qu'il faut écouter.


Mon laboratoire actuel : un second cerveau et des agents IA


Concrètement, mon cambouis d'aujourd'hui, c'est la construction de mon propre système de gestion des connaissances personnelles (un « second cerveau »), souverain et branché sur des agents IA. J'y structure mes données personnelles et professionnelles, et surtout, j'y cristallise de façon évolutive ce qui me caractérise comme humain et comme professionnel : mes valeurs, ma voix, mes méthodes, mes préférences. Codifié ainsi, tout cela devient utilisable par les outils d'IA.


Le résultat change la nature de la relation avec la machine. L'IA cesse d'être un remplacement pour devenir une intelligence assistée : elle produit des artefacts qui sont un prolongement de moi-même, avec ma saveur, ma texture, ma personnalité. La différence entre les deux postures est énorme, et elle ne s'acquiert pas en lisant des articles. Elle s'acquiert en expérimentant, y compris en se plantant (mes tests de dictée vocale en savent quelque chose).


Je consacrerai peut-être un prochain billet à l'architecture de ce système. Ce qui compte ici, c'est le principe : ce laboratoire est ma façon de recréer les deux conditions de Kahneman et Klein. Un terrain d'expérimentation régulier, et des boucles de feedback rapides et directes. Mon intuition sur l'IA se réaiguise, de manière mesurable, depuis que je touche la matière au lieu de la survoler.


Et si votre cambouis n'était pas le mien ?


Attention : je ne prescris pas ma méthode. Descendre toutes les couches techniques d'un système, c'est mon levier de généraliste au parcours d'ingénieur. Ce n'est probablement pas le vôtre, et c'est parfaitement correct. Chaque personne apprend différemment, et le véritable enjeu n'est pas de copier une recette : c'est d'identifier ses propres leviers pour garder son intuition vivante.


C'est exactement le genre de question qu'un processus de coaching ou de facilitation attaque bien. Pas parce qu'un coach détient la réponse, mais parce que clarifier ses objectifs de développement et d'apprentissage, nommer sa façon d'apprendre, choisir un premier terrain d'expérimentation à sa mesure, tout ça se fait mal seul et beaucoup plus vite avec un bon accompagnement. Dans mes coachings sur l'intégration de l'IA, je ne fais jamais de démo technique pour que mes client.e.s copient. Le client choisit et exécute; moi, je coache le choix et le discernement. C'est une posture similaire qu'en consultation en management : mon travail est d'aider à structurer la pensée avant qu'elle ne structure les outils.


Le point de départ minimal, accessible à tout leader dès cette semaine : prenez un irritant réel de votre quotidien de gestionnaire, suffisamment petit pour être testé en une heure, et mettez-y les mains vous-même. Pas votre équipe TI. Vous. Puis jugez le résultat contre votre contexte, pas contre la démo. Vous venez de créer votre première boucle de feedback.


Se salir les mains pour garder les mains sur le volant


Qu'on célèbre ou qu'on redoute la direction que prend notre monde technologisé, une chose me semble pragmatiquement incontournable : pour influencer la direction des choses, il faut être capable de les comprendre, et pour les comprendre, il faut les toucher. On peut choisir de voir l'IA comme une avenue sombre pour l'humanité. On peut aussi choisir de la voir comme un vecteur d'évolution qui a le potentiel de nous rendre plus humains, à condition que des humains aux intentions claires restent aux commandes.


Rester pertinent dans un monde en mutation n'est pas une question de veille technologique. C'est une question d'entretien de l'intuition : recréer, délibérément, les conditions dans lesquelles elle se forme. De l'expérimentation directe, du feedback rapide, et l'humilité d'admettre quand on ne comprend plus. Le cambouis est optionnel dans sa forme. Il ne l'est pas dans son principe.


Vous sentez que votre grille de lecture n'a plus le rythme du monde, et vous voulez clarifier par où recommencer ? Parlons-en.




Foire aux questions


Faut-il être technique pour garder son intuition pertinente face à l'IA ?

Non. La condition n'est pas la technicité, c'est le contact direct avec la matière et le feedback qui en découle. Un leader non technique peut bâtir une intuition solide sur l'IA en expérimentant lui-même sur ses propres cas d'usage, à son niveau, plutôt qu'en consommant des démos et des résumés. La forme du « cambouis » varie selon les profils ; le principe du contact direct, lui, ne varie pas.


Pourquoi l'intuition devient-elle moins fiable quand l'environnement change ?

Selon les travaux de Daniel Kahneman et Gary Klein (2009), l'intuition n'est fiable que dans un environnement suffisamment régulier et après une pratique prolongée avec feedback clair. Quand une technologie comme l'IA générative transforme les règles du jeu plus vite que nos boucles d'apprentissage, les patterns sur lesquels notre intuition s'appuie deviennent périmés. L'intuition continue de parler avec la même assurance, mais sur la base de données expirées.


Comment un gestionnaire peut-il commencer à expérimenter avec l'IA ?

Choisissez un irritant réel et récurrent de votre rôle, assez petit pour être testé en moins d'une heure. Mettez-y les mains personnellement avec un outil d'IA générative, sans déléguer. Jugez ensuite le résultat contre votre contexte réel (vos objectifs, votre équipe, vos contraintes), pas contre l'effet démo. Répétez chaque semaine. C'est la boucle d'expérimentation et de feedback qui bâtit l'intuition, pas le volume d'articles lus.


Le coaching peut-il aider à développer son intuition face à l'IA ?

Oui, indirectement mais puissamment. Un processus de coaching aide à clarifier ses objectifs de développement, à identifier sa propre façon d'apprendre et à choisir des terrains d'expérimentation à sa mesure. Le coach ne fournit pas les réponses techniques : il structure le discernement, c'est-à-dire la capacité de juger ce que l'IA produit contre son propre contexte. C'est ce discernement, entretenu par la pratique, qui devient de l'intuition.

 
 
 

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